PPP 2

PPP – Journée 2

Institut Bergonié, Jeudi 22 Novembre, 11h30. J’ai 10 minutes. Pile assez de temps pour aller fumer une ou deux cigarettes. Comme à mon habitude, je me rends à la zone fumeur de l’hôpital. Depuis le troisième étage, je descends les escaliers, je passe devant la cafétéria, j’emporte un espresso et me dirige jusqu’au rez-de-chaussée.
Vingt mètres avant d’arriver, au loin j’aperçois un morceau de tissu, semblable à un drap, mais plutôt coloré. Il semble être en suspension, à trois mètres du sol, il est accroché au mur en son extrémité. Plus je m’approche plus l’image se précise. Le tissu s’avère être une couverture de survie, dorée ou argentée, en fonction de la luminosité. Encore une installation surprenante qui ne manque pas d’attiser ma curiosité. Je m’avance.
Tout est blanc. Dans cet espace restreint et encastré entre quatre murs, de grands draps se croisent, s’entremêlent et se superposent. A l’aide de cordes, les tissus sont élevés au-dessus de nos têtes, venant former un véritable toit. Cet enchevêtrement est d’autant plus accentué par les bancs et les tables qui sont eux aussi recouverts de draps blancs. Le dispositif vient créer comme un « cocon », un endroit à part, en même temps « dans » et hors de l’hôpital. Nous sommes cachés, à l’abris des regards extérieurs.
Parmi les médecins, infirmiers et techniciens: trois personnes, trois visages qui ne me sont pas inconnu. Après quelques minutes de réflexion, je me souviens. J’ai croisé leur chemin il y a environ trois semaines, au coeur de l’Institut. Dans une démarche artistique, ils s’étaient installés sous le porche en face de l’ERI. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, il s’agit de deux architectes, et d’un artiste.
Ici, nous sommes accueillis avec bienveillance et générosité, invités autour d’un café à prendre le temps de discuter, à partager nos expériences vécues au sein de Bergonié. Je ne ressens pas vraiment l’envie ou le besoin de m’exprimer, je préfère me mettre un peu en retrait et écouter.
Au fil de la discussion la parole se libère. A mesure de l’échange, on entre peu à peu dans ce qui est de l’ordre de l’intimité. Un climat de confiance semble s’installer. Les artistes s’intéressent au caché, peut-être de manière paradoxale, ils recherchent ce qu’on ne dit ou ne montre pas au sein du milieu hospitalier. Ce qui est vu, vécu, mais jamais discuté.
Un motif revient à plusieurs reprise. Il m’intéresse et m’interpelle particulièrement car il met en situation cette opposition du caché/dévoilé: le tatouage. Tout à fait représentatif d’une mise à nu de l’individu. Ce dessin pourtant personnel, parfois volontairement caché, se retrouve dévoilé sous les yeux du médecin qui ausculte attentivement le corps du patient. Car premièrement d’ordre esthétique, il peut aussi être chargé de toute une symbolique.
Le passage des professionnels se fait rapide. 5 minutes, 10 minutes, l’un arrive, l’autre part. Un échange se clôt, un autre s’ouvre, mais chaque histoires restent. Munis d’un stylo et d’une feuille banche, les artistes écrivent. Pour la première fois, ce qui n’est habituellement pas raconté se retrouve inscrit de manière immuable sur le papier.
12h00. Il me semble que j’ai légèrement dépassé les 10 minutes que je m’étais initialement accordé. Plongé dans l’écoute, le temps d’un instant j’en ai oublié le temps. J’expire une dernière bouffée de fumée, écrase ma cigarette, et reprend le chemin inverse.

Crédit visuels: ©Arnaud Théval

Marine Gautrat